Société 

Dur, dur d’être gendarme

Entre devoir de réserve et tradition militaire, les gendarmes sont des gens plutôt discrets et que l’on n’entend pas beaucoup. Apparus brièvement sur le devant de la scène fin 2001 mais vite rentrés dans le rang, ils n’en pensent pas moins. Ils ont bien voulu nous confier leurs états d’âmes et leur interrogations.
Ne pouvant citer nommément aucune des personnes que nous avons rencontrées. Elles seront ici simplement désignées par « le Gendarme  ».

« Lorsque l’on décide de rentrer en Gendarmerie, on signe un contrat  ». Cette première phrase lancée par le Gendarme est révélatrice. La carrière est un choix, presque un sacerdoce. On rentre «  en » gendarmerie comme en religion, parce que l’on croit en une mission, parce que l’on a une certaine conception de la vie en société, de la démocratie. Mais le contrat évoqué ne correspond plus, vingt ans ou plus après sa signature, à la réalité du quotidien. La société civile a évoluée, les missions ont changées. La charge de travail et les attentes personnelles ou familiales deviennent incompatibles. Bien sur, des esprits fins suggéreront que « s’ils ne sont pas contents, qu’ils partent ». Mais on ne dirige pas une institution avec une politique de Ressources Humaines à l’emporte-pièce. Et surtout, il n’est pas dans le caractère des gendarmes de baisser les bras et ils n’ont pas envie de laisser tomber. Ils veulent simplement que leur rôle soit précisé et qu’on leur donne un peu d’air, un tout petit peu. Sur un air de « Je t’aime, moi non plus », ils nous ont confié aimer leur métier mais aussi avoir l’impression que lui ne les aime pas.
Horaires et astreintes
La vie d’une brigade commence à 8 heures le matin et cesse à 19 heures le soir. Sauf pour ceux qui sont d’astreinte, de permanence. Dans ce cas, la journée dure 24 heures. Cette contrainte ne pose pas de problème particulier aux gendarmes. Comme ils le disent eux-mêmes, c’est la règle de la vie militaire. Par contre, la fréquence de ces gardes est difficile à vivre. La faiblesse des effectifs impose qu’un même gendarme voit ces astreintes revenir plusieurs fois par mois. Pour assurer la permanence, répondre au téléphone … mais aussi pour aller réveiller ses collègues quand l’intervention nécessite la présence de plusieurs personnes. Ainsi, même « officiellement » en repos, le gendarme n’est jamais certain de pouvoir dormir une nuit entière. «  Il nous suffirait d’avoir 2 ou 3 personnels en plus pour que les planning deviennent tenable » confirme le Gendarme qui ajoute «  Mais dans les conditions actuelles, il est impossible d’avoir une vie, de recevoir des amis. On ne sait jamais si on ne va pas devoir partir dans la minute qui vient ». Ces gardes concernent tous les personnels, y compris les gradés qui dirigent la représentation locale et/ou la communauté de brigade. Car l’optimisation des ressources décidées dans le cadre de la Loi d’ Orientation et de Programmation pour la Sécurité Intérieure (LOPSI) qui était censée donner plus d’efficacité et plus de présence aux gendarmes sur le terrain n’est pas vécue comme un franc succès sur le terrain. Le commandement unique semble certes être une bonne chose, mais cela semble bien être le seul point positif du dispositif.
«  1 territoire + 1 territoire n’en fait pas 2 ! Les distances sont plus grandes. En zone très rurales comme la Charente-Maritime, on ne connaît pas les petits villages, on n’est plus aussi -plus assez- proche de la population  » déplore le Gendarme qui précise « Et tous les départs n’ont pas été compensés. Nous sommes vraiment en sous-effectif chronique. Et cela ne va pas s’arranger. Il est prévu de mettre des officiers aux commandements mais ils ne sortiront pas sur le terrain ».
De fait, les journées s’allongent, s’allongent … le Gendarme confirme que ses semaines sont beaucoup plus proches des 65 heures que de 35. Et, second point sensible de ces contraintes horaires, leur non rémunération. Car les pandores sont corvéables à merci, ces astreintes ne sont pas payées. Non plus qu’elles ne peuvent être récupérées … faute d’effectif suffisant pour assurer le service. Le Gendarme ne fait pas de blocage particulier sur le point de la rémunération des astreintes, encore que …, mais il apprécierait que sa solde soit revalorisée, notamment par rapport aux traitements des fonctionnaires de polices ou de l’administration pénitentiaire dont les contraintes professionnelles sont assez proches. Il s’agit là d’une vieille revendication, qui rencontre d’autant moins d’écho quelle se rapproche des sommets décisionnaires. Bien conscient que l’heure n’est pas vraiment à la dépense budgétaire, le Gendarme semble prêt à transiger sur une réduction de la charge de travail. S’il peut passer de 65 heures à « seulement » 45, sans même rêver à 35, il sera content de cette avancée.
Les missions assignées
Outre les missions normales, de proximité et quotidiennes la gendarmerie est également requise par la hiérarchie. Pour des opérations de grande envergure ou qui ont une visibilité plus politique : présence au bords des routes lors des grandes migrations de vacanciers, présence lors de manifestation, contrôles divers et variés (alcoolémie, vitesse, identité, cartes de séjours et permis de travail). Toutes ces tâches, imposées parfois sans beaucoup de discernement ou de connaissance du terrain, alourdissent également la part des travaux administratifs, rendus eux-mêmes plus compliqués par les incessantes modifications des outils informatiques. Le Gendarme affirme « Un commandant de brigade passe la moitié de son temps à faire remonter l’information, et encore plus lorsqu’il y a des missions exceptionnelles ou que les logiciels ont été modifiés. Autant de temps où il n’est pas sur le terrain  ».
Et il faut ajouter également toutes les missions assignées par la Justice, voire par les autorités administratives. «  Lorsque nous sommes bloqués 2 heures à un rond point à la demande du procureur, ce qui n’est pas très efficace car les gens empruntent alors d’autres chemins, ils nous reste encore à traiter les affaires courantes ». Sans parler des besoins plus ou moins ponctuel, et que les gendarmes estiment souvent ne pas être de leur ressort : transfert de prisonniers, surveillance de la résidence secondaire de tel VIP ou plus simplement fourniture d’une escorte à telle épouse d’homme important en visite dans la région.
A ces problèmes, le Gendarme imagine différentes pistes pour trouver des solutions. Homme de terrain et de contact avant tout, il souhaiterait que des secrétaires soient affectés dans chacune des brigades. Personnel civil -c’est une proposition- spécialement formés, ils seraient d’une aide précieuse. Le Gendarme estime également qu’il faudrait créer une fonction de «  gendarme relais » : tournant entre plusieurs commune, dans les village, ce personnel pourrait à la fois assurer une présence lorsque les bureaux ont été fermés, assurer la liaisons avec les polices municipales et collecter des renseignements.
Mais, craignent-ils, des emplois aussi peu directement productifs ont peu de chance de voir le jour …
Assistantes sociales de la nuit
Débordés et pressés, toujours entre deux mission ou deux dossiers, les gendarmes doivent également faire face à des situations pour lesquelles ils ne sont pas préparés. La gendarmerie est le dernier bureau « officiel » ouvert quand tous les autres ont fermé leurs portes bien plus tôt dans la journée. A 23 heures, à minuit et même bien plus tard, quand il y a un problème … c’est bien souvent vers la gendarmerie que l’on se tourne.
Et si les pompiers ou les urgences de l’hôpital sont également très sollicités, les gendarmes ont bien souvent l’impression que l’aventure se termine chez eux. «  Après minuit, quand la bouteille a bien coulée et que les coups commencent à pleuvoir, nous intervenons avec les pompiers, avec le SAMU » constate le Gendarme qui ajoute « Mais après les soins, après avoir rassuré les enfants, qui s‘occupe du mari ivre … sans même légalement pouvoir le mettre en cellule de dégrisement ! » [faute de certificat médical obligatoire, que bon nombre de médecins refusent de signer NDLR].
Un peu désabusé, le Gendarme laisse échapper un « Nous sommes les assistantes sociale de la nuit  » qui en dit long sur son désarroi. Beaucoup se voient en effet comme le dernier rempart avant …
Avant quoi d’ailleurs ?
Avant, peut être, que ne se brisent les derniers semblants de cohérence de la société. Avant que le pays ne se scinde en deux groupes, nous et eux. Nous qui n’avons jamais appelé le Gendarme à 3 heures du matin parce que notre vie est, peu ou prou, stable et bien rangée. Eux qui sont laissés pour compte. Eux auxquels il reste une dernière porte à pousser quand tout fout le camp : celle de la Gendarmerie. Mais qui devient de plus en plus lourde et inaccessible.
Et s’il n’est pas juste que notre société n’offre que si peu de portes, il n’est pas juste non plus que les seuls gardiens en soient les Gendarmes.
Les caisses de l’Etat sont vides, et dans cette misère il est plus « simple » de distribuer les quelques sous encore disponibles à ceux qui crient le plus fort : ni les gendarmes, ni les ruraux qui ont quand même un peu pris l’habitude de se serrer la ceinture.
Alors, on comprend qu’être gendarme à la campagne ne soit plus vécu comme une sinécure.

Crédits photos : Sirpa Gendarmerie et ayants droits